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30 octobre 2011 7 30 /10 /octobre /2011 11:22

On peut se dire au revoir plusieurs fois, par David Servan-Schreiber. Ed. Robert Laffont, 2011, 160 p., 14 €. Présentation par Régis Pluchet.


Dans ce petit livre paru en mai dernier, deux mois avant son décès, le Dr David Servan-Schreiber (DSS) nous livre un témoignage bouleversant. Comme le titre l’indique, c’est un témoignage d’espérance. C’est aussi un testament qu’il veut « jubilatoire » ! Jeune chercheur en neuropsychiatrie aux Etats-Unis, il apprend, il y a vingt ans, qu’il est atteint d’une tumeur au cerveau. Cette nouvelle va transformer de fond en comble son approche des malades et de la maladie.

 

david_servan_schreiber.jpg

 

Il fait connaître cette approche dans deux livres qui ont rencontré une audience internationale considérable : Guérir (consacré au stress et la dépression) et Anticancer, parus aux éd. Laffont et en poche chez Pocket. Il y plaide pour une alimentation équilibrée et pour une « médecine des émotions », basée sur des techniques psychothérapiques nouvelles et des méthodes de relaxation et de méditation.


Son dernier livre est l’occasion d’un bilan, en réponse à ceux qui s’interrogent sur la valeur de ses recommandations, au moment où son cancer va l’emporter. Il y a quand même survécu vingt ans, ce qui est déjà beaucoup ! Sa réflexion sur la mort qui l’approche, nourrie par le travail d’accompagnement de personnes en fin de vie qui a souvent marqué sa vie professionnelle, est empreinte d’un grand humanisme et d’une profonde spiritualité, même s’il reste agnostique.


L’humour est pour lui un allié indispensable face à la mort. Cela ne l’empêche pas de vivre des moments très difficiles. Pris par des hallucinations effrayantes, DSS se répète le texte du psaume que lui ont offert deux pasteurs protestants : «  L’Eternel est mon berger …. Quand je marche dans la vallée des ombres de la mort, je ne crains aucun mal car tu es avec moi » et conclut : « Je ne suis pas sûr de croire tout à fait au berger divin, mais le psaume 23 exerce un effet puissant apaisant mes angoisses nocturnes ».

 

Quand j’ai lu son livre, je sortais de clinique après une lourde intervention chirurgicale. Pendant cette période pénible, j’avais fait deux rêves magnifiques, mais aussi deux cauchemars pendant lesquels je me suis mis à crier pour appeler au secours (ce qui ne m’arrive jamais), parce que je me faisais enlever par des inconnus. En lisant ce psaume, j’ai compris que, même si j’étais dans une situation moins dramatique que DSS, j’avais frôlé moi aussi « la vallée des ombres de la mort ». Grâce à son témoignage j’ai relu plusieurs fois ce psaume et j’ai pu moi-même constater l’effet apaisant de cette lecture, ainsi que celle de la relecture des psaumes en général. Merci au deux David : le mythique berger, roi et poète d’il y a trois mille ans et le médecin des corps et des âmes d’aujourd’hui !

 

David Servan-Schreiber est auteur de Guérir (2003), Anticancer (2007), On peut se dire au revoir plusieurs fois (2010). Il est mort d'un cancer contre lequel il luttait depuis de nombreuses années le 24 juillet 2011. Voir sa biographie sur le site "Culture Club" ( lien).

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20 octobre 2010 3 20 /10 /octobre /2010 13:01

yves_guillon_portrait_PA200670.JPGYves Guillon, ancien prêtre (lien), vit depuis plusieurs années en Résidence pour personne âgées (RPA), un « Foyer logement ». Attentif aux autres, il apporte ici son témoignage. Il commence par une interpellation :


A voir ceux qui m'entourent, toi, tu n'as pas l'air de vieillir…  Quelle vitalité ! Tu n'en rates pas un… Aujourd’hui tu les tiens, les rongeant doucement, longtemps, très longtemps... Quel raffinement ! Tu investis chacun et tous en même temps... Tu les re-connais tous, les appelles par leur nom, les absorbes un par un, chacun à sa façon…


sablier-en--tain.jpgTu crois qu’ils sont heureux ? Non, moi je les connais : heureux ils ne le sont pas, même s'ils ne savent pas comment tu les habites… Oui, je sais, tu te caches et tu te dissimules ; souvent je te perçois dans leur regard usé. Eux aussi te discernent, ils me l’ont dit , tu sais : « Voyez mes rides, Monsieur, et mon dos tout courbé, voyez mes doigts tordus et ma bouche édentée. » Leur sourire fané attise ma pitié. Cesseras-tu, un jour, de les manger vivants ?


Tu les auras, sans doute… Mais vois comme ils combattent. Jour après jour, ils luttent.


C'est le soir qu’ils ont peur : désarmés, ils s’endorment, mais dans ta lâcheté ne viendrais-tu pas les achever ? A l’aube, enfin, avec fierté et pleins de dignité, rien que pour eux, ils se réveillent, prêts à recommencer encore une journée…


Tu les auras, sans doute… Pourtant, sais-tu qu’aujourd’hui ils sont beaux ? C’est toi qui les a marqués : leurs rides et leurs misères rappellent leurs combats pour vivre et pour faire vivre, pour donner, pour aimer et pour recommencer. Tu croyais les détruire, mais ils portent en leur corps les traces de leur courage, de leur mérite aussi. Leur lumière intérieure aura raison de toi : un jour, ils dormiront te laissant derrière eux. En paix, ils revivront au creux du cœur de Dieu, et lui ne vieillit pas…Alors ? Comment vas-tu, Vieillesse ?


Ce texte est paru dans un bulletin paroissial, en 2009 : « Un jour j'en avais raz le bol de les voir vieillir sans défense, alors je me suis levé de mon fauteuil pour écrire comme ça me venait une apostrophe à la "vieillesse". Je l'ai intitulée "Comment vas-tu Vieillesse ? " (courriel à Jean-Claude Barbier, le 19 octobre 2010).

à suivre

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20 octobre 2010 3 20 /10 /octobre /2010 12:47

petits-vieux-sur-un-banc-public--P7051843.JPGDe la personne âgée, je n’en vois pas de description précise. En observant celles avec qui je vis quotidiennement, moi-même ayant 80 ans, je ne discerne pas de type qui rendrait compte de toutes. Arrivé à un grand âge, chacun est unique selon sa propre histoire, sa culture, son propre vieillissement. Ce qui m’a frappé, c’est d’abord la diversité : passé 85 ans on ne peut pas donner d’âge à celui ou celle avec qui on vit ; ils sont plus ou moins vieux indépendamment de leur âge. Cela est un problème de tête et de jambes.


Celui ou celle que nous rencontrons est unique : si semblable à nous et si différent qu’il est à découvrir, chargé de mystère. Il peut être attirant ou repoussant… Il est toujours quelqu’un que la vie nous donne de côtoyer : ce n’est jamais pour rien.


Vieillissement du corps : c’est très diversifié. On est touché dans ses capacités de vie , plus ou moins et pas de la même façon : motricité, acuités visuelles ou auditives, fonctions physiologiques diverses, possibilité de récupération après un effort ou une nuit sans sommeil, etc. Le vieillissement du corps dépend aussi beaucoup des divers handicaps de santé quelquefois très anciens. Ce qui fait que l’un de 80 ans se traîne tandis qu’un centenaire trotte comme un jeune ou lit sans lunettes. Mais, chez tous, il y a des usures du corps qui sont à vivre et qui, vue notre fragilité, peuvent vite entraîner un changement de cadre de vie par perte d’autonomie. Dans notre RPA, la maladie ou la mort frappent sans qu’on s’y attende et nous renvoient à notre finitude, à notre fragilité. On peut dire que les personnes âgées ont intérêt à chercher à maintenir leur forme par de la marche ou de la gymnastique douce. Elles ont trop tendance à rester calfeutrées dans leur chambre et à se laisser gagner par de la somnolence.


Quant au vieillissement de la tête, c’est le plus redouté. On en a souvent peu conscience pour soi-même, mais on le voit tellement chez le voisin que beaucoup disent qu’ils ont peur d’en arriver là. Une perte de mémoire c’est banal, et l’individu en a conscience. Mais une perte de perception du réel, comme ne plus savoir où l’on est, où l’on va, où est notre place à table, si ce n’est pas perçu de l’individu, c’est plus dramatique.


De même la perte du pouvoir de décision : on entend souvent : il faudra que je demande à ma fille ; c’est ma fille qui décidera. Il y a souvent dans cette réaction l’aveu d’une perte d’autonomie, de maîtrise, la recherche d’une sécurité, la fuite d’une responsabilité, un abandon de soi.

 

A l’inverse celui qui a bien sa tête peut ne plus supporter les interventions de sa fille : c’est quelquefois la cause d’affrontements qui laissent un malaise intérieur. Et pourtant, heureux celui qui a un fils ou une fille pour l’accompagner dans sa vieillesse !


Cette perte du pouvoir de décider par soi-même amène aussi les responsables de la RPA à plus de vigilance et entraîne quelquefois la personne à penser qu’elle est traitée comme un enfant. Et les autres réagissent en disant qu’ici on est traité comme des enfants.


Il arrive que médecin, famille et la direction de l’établissement décident de faire partir quelqu’un en maison de retraite médicalisée. Dans l’entourage, c’est mal vécu : c’est une menace pour eux-mêmes. Mais c’est aussi ressenti comme un renvoi : on s’est débarrassé de quelqu’un, on l’a viré. Ils ne voient pas que la personne n’était plus ici en sécurité, que la nature de notre maison n’était pas faite pour une personne devenue dépendante.


Par ailleurs une personne âgée n’aime pas être dérangée dans ses habitudes, être bousculée comme certaines disent . Les changements qui entraînent des pertes de repères les troublent. Changements de place à table, de disposition des meubles, mais aussi changement du personnel ou de la direction.


Il est un changement qu’elle ne perçoit pas forcément : c’est le sien. Une personne âgée vieillit, elle est toujours vieillissante :si elle est dans notre maison depuis plus de dix ans elle trouve que la maison a bien changé, que ce n’est plus comme avant. Avant on avait des animations, on riait on jouait aux cartes, on dansait, on vivait «ensemble» ... Elle ne se rend pas compte que c’est moins la maison qui a changé qu’elle-même qui a vieilli et ne profite plus des activités proposées.

 

D’autant plus que beaucoup ont vieilli avec elles, ressentent la même chose et se le disent. Le vieillissement de notre société a changé et a entraîné celui des résidents : la moyenne d’âge des résidents a monté considérablement. Et c’est vrai, pour les anciennes, dans la RPA ce n’est plus comme avant. Mais elles ne pourraient plus vivre ce qu’ici elles vivaient « avant ».


Ce qui m’a frappé c’est le peu de conversation ou la banalité des conversations. Beaucoup ne lisent plus, ne peuvent plus bien suivre la télévision qui va trop vite ; il s’ensuit une perte d’intérêt pour les questions d’actualité et un manque de sujet d’échange.


Par contre, passer du temps chez une personne de grand âge et l’écouter parler de sa vie professionnelle, c’est lui permettre de faire revenir des souvenirs qui dans leur évocation lui font revivre des phases de sa vie active. Son visage change d’expression, elle se « redresse », son langage devient plus vivant, l’échange a tendance à durer, elle a envie que l’on recommence. C’est souvent un moment de bonheur.


Cette écoute re-vivifiante mériterait d’être institutionnalisée dans une fonction, un service, de la même façon que l’on a organisé des animations et des ateliers de « mémoire » ou de jeux qui réveillent l’activité intellectuelle.


Dans leur tête beaucoup de personnes âgées pensent que les activités proposées ne sont pas pour elles, car elles se croient incapables de suivre. Si bien qu’on en voit certaines venir regarder le déroulement de l’action sans vouloir s’y engager.


En conclusion : la personne âgée n’est pas finie, mais elle doit être stimulée avec respect et intelligence pour conserver sa vitalité physique et intellectuelle. Trop d’entre elles en collectivité vivent une solitude dévitalisante. Notre société n’a pas encore trouvé les moyens de répondre à cette mission ou ne se les donne pas.


Anecdote pour sourire : Il y a quelques jours mon voisin, qui a plus de cent ans et ses jambes et sa tête, alors que nous mettons la clé dans la serrure de notre chambre pour la nuit, me dit : « Je suis fatigué … » Je lui réponds : « Moi aussi ». Et dans un grand sourire, il me dit : « C’est que nous vieillissons ». J’ai trouvé que cette conscience de vieillir après plus de cent ans était rajeunissante…

à suivre ...

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20 octobre 2010 3 20 /10 /octobre /2010 12:40

Elle est entrée dans notre RPA il y a trois mois. A 83 ans, elle découvre un univers nouveau où tous les yeux sont braqués sur elle : Qui donc est-elle ? Que va-t-elle apporter ? Que va-t-elle déranger ?


Ange-de-lumiere.jpgElle m’apparaît, malgré son vieillissement et quelque infirmité, bien vivante : elle est belle, bonne et vraie. Discrète, elle rayonne, comme par transparence, ce qu’il y a de meilleur en elle. Elle donne envie d’être comme elle ou, plus exactement, elle nous fait entrer dans son univers de beauté, de bonté, de vérité.


Comme nous tous, elle a ses souffrances, ses angoisses, mais dans ses rencontres elle passe au-delà. Disponible, ouverte à l’instant qui se présente, dans un regard dont le sourire invite au partage, à la confiance, à s’arrêter pour recueillir ce qu’ elle donne sans même s’en douter, gratuitement. Cette communication est préparée par le soin qu’elle apporte à son vêtement, à sa coiffure, par respect pour elle et pour nous.


L’avoir parmi nous est une Grâce, un de ces cadeaux que « Dieu-la-Vie » nous a réservé : elle est « passeur » de vie, de foi dans la vie. Et, apparemment , elle n’a pas l’air de le savoir. Mais simplement, elle est comme saint Paul « Grec avec les Grecs… » . Elle est là pour tous et pour chacun, sans discrimination, et pourtant, dans notre microcosme, ce n’est pas facile ! Pour moi, elle fait partie des «doux» et des «artisans de paix», des Béatitudes.


Fidèle à ma foi face à elle, c’est facile… Mais face aux « emmerdeuses professionnelles » ? Il faudra que j’y réfléchisse…

à suivre ...

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20 octobre 2010 3 20 /10 /octobre /2010 12:33

L’emmerdeuse, la manipulatrice, la mauvaise langue, l’égocentrique, la curieuse, la grincheuse à la voix insupportable, la simulatrice, la rancunière et j’en passe… D’elle c’est ce que tout le monde voit, dit, pense, souffre ...


elfe-farfadet-sur-le-site-Hopefully.jpgEt alors ? C’est un écorchée vive qui souffre en permanence : veuve, mal aimée de ses enfants, touchée dans son corps : Parkinson, prothèses des hanches et des genoux, malaises intestinaux et urinaires, marche difficile, neurones fatigués…Qui voudrait de ce « menu » ? Elle est malheureuse. Comment vivre avec elle ? On est bien sur la même route où elle est incontournable ...


Si je regarde Jésus dans l’Evangile, ces pauvres , il les a considérés comme tout le monde, il ne s’est pas apitoyé, il les a vus comme pouvant «vivre», il les a réveillés dans cette foi en la vie pour laquelle ils étaient faits.


Pour moi , la relation que j’ai avec elle est la même qu’avec les autres : déférence, écoute et service en évitant l’assistanat et de ne pas me laisser manipuler. Elle a besoin d’un certain accompagnement : courses qu’elle ne peut pas faire, bricolages dans son appartement. Certains trouvent qu’elle exagère et s’ils étaient comme elle ?


Je la rencontre souvent : elle est bourrée d’angoisses, ma présence la pacifie pour un moment et elle se montre différente. Elle est capable d’écoute, de compassion pour d’autres, d’inquiétude pour quelqu’un de malade, de service, de gratitude. Elle arrive à dominer ses peurs de tomber qui la font trembler de tout son corps. Là c’est du courage. Elle supporte l’assistance des infirmières avec humilité. Quand elle a quelque chose de bon (fruits, bonbons, gâteaux), elle en donne à l’un ou à l’autre.


Mais combien perçoivent le bien qui est en elle ? Croire en ses capacités de vie n’est pas facile, si on ne se risque pas auprès d’ elle… Chercher à voir plus loin que ce qu’elle montre d’elle et se tenir comme un miroir qui lui permet de prendre une autre conscience d’elle-même demande qu’on ne passe pas à côté sans s’arrêter, on le fait bien pour d’autres… Il est vrai que ses défauts nous renvoient à nos propres limites, à notre vieillissement, à nos infirmités. Certains se disent : « Et si je devenais comme elle… ». L’ accueillir, c’est aussi nous accueillir nous-mêmes avec nos manques et avec nos capacités de rebondir, de vivre encore : elle n’est pas finie et nous non plus …


Mais je dois dire que le dépassement de soi pour découvrir en elle ce que Dieu y a déposé est un parcours difficile… C’est bien l’une des situations où j’éprouve que faire la vérité nous fait parvenir à la lumière… Le résultat, c’ est que l’on peut vivre ensemble dans des comportements pacifiés. Et dans ce milieu ce n’est pas facile !

à suivre ...

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20 octobre 2010 3 20 /10 /octobre /2010 12:27

Vous ne la connaissez pas ? Ce n’est pas pour m’étonner, car il vous faudra plus d’un certain temps pour vous sentir bien en relation avec qui elle est réellement. En effet au premier abord, il y a entre nous comme un voile. Ne croyez pas qu’elle se cache, pas du tout : c’est l’une des personnes les plus directes que j’ai rencontrées. Alors, pourquoi ? Parce que, je crois, elle vient à nous avec deux cannes comme quelqu’un de pas solide, mais quelle erreur de notre part je vous assure qu’elle tient fermement debout ! En effet, si face à elle vous faites preuve d’une quelconque faiblesse, elle ne flanche pas , et saura vous dire où pèche votre attitude. Même, si elle doit vous contredire, elle le fera avec rigueur mais avec respect ...


Puis lors de vos premières conversations, vous êtes un peu déconcerté : lorsqu’elle vous parle vous découvrez des yeux magnifiques, mais pourquoi n’appuient-ils pas ce qu elle veut vous dire ? Elle n’y peut rien… Mais vous ne percevez pas complètement son message, on retrouve l’une des raisons de ce voile qui n’est pas volontaire, loin d’être une fuite ou un camouflage, mais qui peut nous induire en erreur ou indécis sur ce qu’il fallait comprendre.


sorciere--Bruxa.jpgPar ailleurs, elle ne triche pas : directement elle dit ce qu’elle pense d’une belle voix grave qui en augmente l’autorité. Si bien que certaines qui la découvraient les premiers jours de son entrée à la Résidence, se sont dit « qu’on allait la mettre au pas »… C’était bien mal la connaître et surtout se tromper sur ses intentions. Mais les gens sont méchants quelque fois.


Puis elle n’est pas comme beaucoup ici : elle ne se plaint jamais de ses douleurs. D’ailleurs, elle ne supporterait pas qu’on la plaigne. Elle négocie ses problèmes avec elle-même, énergiquement dans la patience, la force et le courage. Alors d’avoir quelqu’un de fort en face de soi, ici, ça déconcerte un peu …


Atypique, elle l’est aussi , par ses jugements à l’emporte-pièce. La rigueur, qu’elle vit pour elle-même, elle l’a aussi pour les autres. Elle dit vrai, car elle est clairvoyante, mais c’est quelque fois assez abrupte et souvent sans appel. C’est d’autant plus dur qu’elle souffre réellement de ce qui ne va pas droit. Et pourtant, elle dépasse ce quelle ressent, en continuant à vivre avec chacun la tolérance qui lui permet de partager les contraintes quotidiennes, supportant contrariétés ou comportements difficiles à accepter.


Il est vrai que ce n’est pas facile de la connaître : pour dépasser ses rugosités, il faut s’attarder et se risquer auprès d’elle et croyez-moi : ça le vaut bien.


D’autre part, elle a une distinction naturelle qui n’est pas courante dans notre maison, c’est vrai que ça la met un peu à part ; mais elle renforce par là sa volonté de vivre sans courber la tête et ça lui donne un air de jeunesse, que l’on ne croise pas souvent dans nos couloirs. Je crois que c’est aussi une source de jalousie inconsciente qui contribue à la rendre atypique.


Croyez-moi, à mon sens, l’atypisme, ça nous sort de notre grisaille quotidienne : ici, c’est bon à prendre. Mais, je comprends que ce soit difficile, car la plupart d’entre nous sont en situation de faiblesse et ne réagissent plus…

à suivre ...

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20 octobre 2010 3 20 /10 /octobre /2010 12:21

Aujourd’hui je m’interroge très souvent sur la façon dont les deux verbes croire et aimer ont réellement guidé ma vie. Pression socioculturelle ? Pas essentiellement, car j’ai toujours eu un certain recul devant le Sur–moi généré par l’Institution [ndlr - en l'occurrence un ministère au sein de l'Eglise catholique]  et donc j’ai gardé une certaine liberté, tout en jouant le jeu. Dégagé de toute mission définie par l’Institution, je me sens appelé à plus d’intériorité, sans pour autant m’enfermer dans ma chambre.


Une résidence pour personnes âgées, c’est un milieu complexe, fragile, un bouillon de culture à psychoses, fermé sur une voie unique vers une mort prochaine. Désoeuvrement, solitude, rancoeurs, égoïsmes, insatisfactions, tricheries, défiances. Peurs des maladies (des siennes et de celles des autres), des évènements du monde. Vie sans but, sans dynamisme. Leurs défauts se sont tellement intensifiés avec le vieillissement qu’elles sont vraiment difficiles à aimer.


Je dis elles, car nous sommes 6 hommes pour 45 femmes, et mises à part quelques exceptions les plus jeunes ont presque 10 ans de plus que moi… Qu’est-ce que je suis venu faire là dedans ? Je sais que je ne suis pas fini, comment apporter aujourd’hui un peu du salut acquis par Jésus-Christ ?


Je le résume en quelques lignes de conduite, pas toujours faciles à tenir, mais qui trouvent leur origine dans ce que j’ai retenu de l’Evangile : présence discrète, vigilante, mais sans s’imposer, sans entrer dans les manigances en tout genre. Donc écoute souvent sollicitée, faisant attention à ne pas écouter l’une plus que l’autre. Donc sans porter de jugement et surtout sans jamais trahir la confiance faite. Ce que je tiens de quelqu’un c’est à lui, c’est de lui…De là, beaucoup de confidences, de demandes de conseils en tout genre, de plaintes, de demandes de secours dans les peines ou les angoisses. Mais aussi de partages de joies familiales : naissances, mariages, réussites aux examens, emploi trouvé, visites d’enfants ou petits enfants. Accompagné souvent de « à vous on peut le dire » ...


C’est un espèce de rôle de médiateur d’espérance, de rappel à la vie, de pacification. Mais je suis comme eux : jour et nuit dans l’établissement, ça me gêne, alors j’essaie de me faire le plus petit possible. Ecouter mais me faire oublier. Je ne voudrais pas passer pour le pasteur et pourtant je me dois de leur faciliter l’accès à la conviction qu’elles sont encore aimées, même si elles sont plus ou moins abandonnées par leur famille ou rejetées dans cet entourage d’écorchées vives ...

à suivre ...

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20 octobre 2010 3 20 /10 /octobre /2010 12:16

yves_guillon_RPA_PA200678.JPGEcoute et partage de leur vie, comme elle est, appelle aussi à de multiples petits services : lectures de documents administratifs ou financiers, de correspondances. Accompagnement dans des démarches un peu compliquées. Médiations auprès de la direction de la maison, ou de monsieur le Maire. Recherche et mise en œuvre d’animations. Prise en charge du club de l’Age d’or :organisation des jeux de société, de lotos avec achats des lots, de goûters, d’aide à la préparation des sorties et repas gastronomiques de l’Association, trésorerie… Etant convaincu qu’aimer passe aussi par toutes ces petites choses.

 

Yves et une employée de la résidence pour personnes âgées où il vit, lors de l'anniversaire d'une pensionnaire


Je sais aussi que mon rôle dépend de ce que certaines connaissent mes antécédents ecclésiastiques, et que je suis toujours en relation au clergé de la paroisse et à la vie paroissiale. Par ailleurs je suis présent à la matinée de prière hebdomadaire organisée par un petit groupe de « diaconesses » tenant à leur pouvoir… J’essaie de m’y faire le plus petit possible, sans pour autant refuser de participer à l’animation quand elles la sollicitent (lectures ou distribution de la communion ).


Face à tout cela croire que rien n’est sans importance, que dans les échecs et les souffrances il y a place pour la lumière et pour l’espérance, que l’on peut en être l’instrument et s’effacer au plus vite… Situation difficile à gérer, mais qui ne souffre pas de faille et que l’on n’a pas le droit de détruire par quelle que bêtise que ce soit, tant elle est pleine de richesses et de vie.


Il est évident que cela m’amène à des relations importantes avec la direction et le personnel de la maison. Relations confiantes et cordiales à ce jour et de coopération dans des moments difficiles. J’ai été élu par mes collègues pour les représenter au conseil d’établissement.

à suivre ...

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20 octobre 2010 3 20 /10 /octobre /2010 12:11

Il y a plus de 5 ans que je suis à cette résidence, le plus dur est d’y persévérer. Poussé par des amis et des parents j’ai eu la tentation d’en partir et de m’établir dans un petit studio ...
ndlr – par ailleurs, Yves Guillon a reçu de l’archevêché de Bordeaux le droit d’aller dans une maison de retraite de prêtres … où il pourrait avoir des discussions avec des confrères, donc des échanges intellectuels plus en relation avec les activités de sa vie professionnelle.


En fait, partir serait une démission, une infidélité, une désespérance : du point de vue de l’amour – service, pour moi c’est évident. Et au niveau de la foi c’est encore plus dérangeant : ce serait penser ou croire que dans leur vieillissement elles n’ont plus rien à vivre, qu’elles n’ont plus le droit de se sentir aimées, que pour Dieu elles ne comptent pas autant que les autres. Le Seigneur appelle à les aimer, à les accompagner, à les considérer comme tout le monde. Cette lutte contre l’abandon est usante au jour le jour mais pleine du sens de la vie.

 

yves_guillon_portrait_PA200672.JPG

Parmi les questions que l’on perçoit à travers les conversations celles du sens de leur vie actuelle reviennent souvent. Elles se traduisent en plaintes douloureuses sur la valeur de ce qu’elles ont vécu, mais surtout sur le pourquoi du vieillissement et des souffrances morales et physiques qui l’accompagnent. La mort : la leur, mais celle des autres que l’on voit mourir lentement au jour le jour.


Il semblerait qu’il soit plus important pour elles que leur plainte ou leur question douloureuse soit perçue par quelqu’un que de recevoir une réponse. Je sens que toute réponse de type religieux tombe à plat, et quand l’une d’entre elles la fait à l’autre, c’est pire encore. Serait-ce en particulier dû au fait que leur héritage religieux n’a pas pour base essentielle que Dieu est amour ?… On ne peut guère qu’écouter encore et encore et porter tout cela dans la prière.


Par contre, quand, au fil des jours, on connaît mieux les individus, il est particulièrement efficace de vie de leur faire dire (revivre en le disant ) ce qu’elles ont été comme source de vie, de fécondité. Faciliter ce genre d’expression de souvenirs positifs leur permet de retrouver le sens de leur vie et si elles en perçoivent les continuités dans leur descendance, c’est leur faire sentir qu’elles sont fécondes aujourd’hui : elles rejoignent leur vocation propre.


Alors, quelques jours après, elles vous font voir une photo, parfois sans commentaire, à vous de comprendre, d’admirer, de communier. Ou encore, elles vous prêtent un livre : façon de partager sur le fond ou de faire durer l’échange.

à suivre ...

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20 octobre 2010 3 20 /10 /octobre /2010 12:00

Quant aux maladies, dont elles parlent sans cesse, comme pour la mort, c’est beaucoup plus compliqué. Heureusement, il y a les remèdes et les médecins qui ont goût de « sauveurs » et le « Bon courage ! » qui les accompagnent. Mais, pour la mort ...


La plupart du temps, la mort de la voisine ou du voisin, on l’a vue venir ; elle nous taraudait, mais ne nous surprend pas… Celle qu’on n’attendait pas, bien que ce soit « une belle mort », ça n’efface pas le problème. D’abord ça nous renvoie à nous-mêmes, à notre propre précarité, ce n’est pas facile à supporter : ce n’est pas comme dans une famille, ça nous arrive en pleine figure très souvent… Dans le milieu on entend alors plein de trucs plus ou moins surprenants.


bon ventQuant à moi, j’essaie de laisser entendre deux choses qui me semblent plus faciles à admettre : celui qui s’en est allé a rempli son contrat, c’est dans l’ordre des choses qu’il trouve aujourd’hui le repos, et, si ça peut passer, il est maintenant accueilli par un Dieu qui l’aime auprès de qui il continue sa destinée…


Certains ne sortent plus de la Résidence que pour des enterrements et ne s’habillent plus que pour faire honneur à celui qui est parti. Ceux qui n’ont pas pu venir à la cérémonie quelquefois demandent comment ça s’est passé. « On aurait bien voulu y aller, mais on n’a pas pu pour raison de santé. » Certains éprouvent le besoin de me dire, dans une parole chargée d’émotion et de partage : « J’ai prié dans ma chambre ». En réponse : une bonne poignée de mains et échange de regard. L’acte de foi final reste ce « saut » dans l’amour que Dieu nous porte, en un abandon filial…


Au cours des obsèques, je suis très sensible au comportement de l’officiant. Je sais, par expérience, combien c’est une mission difficile ! Mais je suis maintenant dans le rang des « clients », je suis très réceptif à tout ce qui m’est proposé de voir et d’entendre et me demande sans cesse : « Comment reçoivent-ils tout ça ? ». A la sortie, rien n’est évoqué de ce qui s’est passé dans l’église ; si je le fais, je trouve rarement un écho… Les détails rituels de la cérémonie bien loin d’eux : la lumière, l’encens, l’eau bénite, les lectures… Seuls les témoignages et souvent la parole directe de l’officiant, fut-il laïc, me semblent avoir un certain retentissement.


Je crois qu’au niveau de la foi, il se passe quelque chose, au de là de l’émotion… Une interrogation est là, et je pense que la démarche collective solidaire apporte un certain soutien, quelques « lumières ». On sent, quand on se retrouve après la cérémonie, qu’il y a des choses au dedans, qui ne peuvent pas se dire… Alors on reprend la route de la Résidence à pieds ou en voiture, mais sans parler. Tous touchés, mais par quoi ?


C’est vrai qu’on en ressort plus proches. Dans les conversations, si on arrive à échanger quelques mots, on entend souvent : « C’était son heure », « Dieu l’a rappelé », comme si c’était Dieu qui décidait de la mort de chacun ; « C’était écrit »… Quelle idée de Dieu se fait-on ou du rapport de Dieu à l’homme ? De la même façon que l’on entend tous les soirs : « A demain, si Dieu le veut ! » Comment mieux gérer ce rapport de l’homme à la mort quand on en est proche et qu’on la croise si souvent ?


Aux enterrements je suis gêné car le défunt est d’abord présenté ou considéré comme un pécheur : «demandons pardon …». Je le ressens, au milieu d’eux, comme un affront : on pleure quelqu’un qu’on aime, qui nous a aimés et le premier regard ou souvenir qu’on est invité à se faire de lui, c’est de considérer qu’il a été un méchant. Je sais ce que l’on peut me répondre, mais il faut quand même avoir la foi pour ne pas se fermer sur le champ… Est-ce le péché de l’homme que Dieu considère en premier ? Quel en est l’impact réel ? Je ne sais, car c’est le début de la cérémonie ; on n’est pas encore bien dans le coup, à l’écoute…

à suivre ...

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  • Eglise unitarienne francophone
  • : Le courant unitarien est né au XVI° siècle et a été la "benjamine" des Réformes protestantes. Il se caractérise par une approche libérale, non dogmatique, du christianisme en particulier et des religions en général. Les unitariens sont près d'un million dans le monde entier. En pays francophones (en Europe occidentale : la France et ses oays d'Outre-Mer, la Wallonie, la communauté francophone de Bruxelles, la Suisse romane, Monaco et Andorre ; au Canada : le Québec ; et en Afrique noire), il s'e
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