" Avec l'idée islamique d'héritage se profile ainsi un modèle concurrent susceptible d'initier un mouvement de sortie de la religion non plus tragique, mais euphorique, parce qu'il ne nous
contraint plus à une rupture avec Dieu, avec nos vieux rêves d'immortalité, mais à un dépassement qui soit en même temps une intégration de tout cela dans une vision renouvelée de notre condition
humaine. Là réside toute la différence entre les deux voies de sortie de la religion, la voie occidentale et la voie islamique : dans le premier cas, la disparition tragique de Dieu (rejeté et
"tué" comme illusion) laisse l'être seul avec sa vieille finitude; dans le second, sa disparition euphorique dans le don total de lui-même métamorphose notre condition humaine, mettant fin à la
malédiction de cette finitude qu' on croyait éternelle ...
Nous voilà seuls également, mais seuls avec tout ce que Dieu était et possédait. Dans un
cas nous nous retrouvons les mains vides, dans le second nous nous retrouvons seuls mais avec les mains, l'esprit, le coeur pleins de la puissance qui était autrefois à Dieu. C'est sur ce point
que je dois hélas me séparer de Blaise Pascal, l'un de mes maîtres qui parlait de la " misère de l'homme sans Dieu " et de la " félicité de l'homme avec Dieu " parce qu'il ne concevait de salut pour l'être humain que dans la compagie et la grâce de Dieu, s'imaginant inversement son
éloignement comme nécessaire tragédie. Il me semble que je peux parler au contraire (grâce à la notion coranique d'héritage) de " félicité de l' homme sans
Dieu ", parce que je sais que le Dieu qui nous a laissé est un Dieu qui nous a tout laissé.
Les religions sont-elles des mirages ou des héritages ?
La voie s'ouvre alors vers un existentialisme nouveau : un existentialisme au sens propre du terme, c'est-à-dire une situation ontologique ou l'homme se fait lui-même, se construit tout seul,
sans l'aide ou la prédestination d'un Dieu, mais radicalement nouveau, parce qu'il se fait désormais lui-même avec une puissance d'agir infinie et sur l'horizon de
l'immortalité.
La voie s'ouvre aussi vers un dépassement même de l'athéisme. " A-théisme ", vie sans Dieu. Notre vie d'héritiers sera bien d'une certaine façon une vie sans Dieu, mais plus du tout au sens
qu'implique justement l'athéisme, qui est la négation de l' existence de Dieu. L'héritier certes ne se tourne plus vers Dieu parce qu'il a compris que désormais loge en lui-même toute la
puissance spirituelle possible. Mais en même temps il se souvient de Dieu, et il n'oubliera jamais ce dont Dieu a été le nom. Loin donc de le nier, il lui vouera une gratitude éternelle. Il
évoquera et invoquera avec la plus grande émotion cet être grâce auquel il a pu acquérir peu à peu une conscience de soi plénière, entrer en possession de tout son être et de toutes ses
puissances. Cet être qui fut sa matrice millénaire. Pour une humanité qui lui doit son passage à l'infini, Dieu ne meurt pas, n'est ni rejeté ni tué. Son nom doit faire l'objet d'un culte nouveau
qui est celui du souvenir et de la reconnaissance - Dieu comme objet d'un devoir de mémoire.
La voie s'ouvre enfin vers une réconciliation possible : à la place des croyants et des athées d'hier qui se contredisaient indéfiniment peuvent surgir des hommes nouveaux, unis par-delà la foi
et l' incrédulité, unis dans le partage d' une jouissance de leur infinité. Des hommes devenus infinis et immortels comme héritiers de Dieu ne peuvent plus être ni croyants au sens ancien
(espérant toujours en quelque chose qui n'arrive toujours pas) ni athées au sens ancien (refusant l'idée que la vie humaine puisse dépasser sa finitude). Bientôt peut-être nous verrons de tels
hommes réunis dans une condition humaine nouvelle ou la croyance des uns et l'athéisme des autres auront été conduits au-delà de leur différence, puisque ceux qui croyaient au ciel l'auront
trouvé sur la terre et ceux qui ne croyaient pas au ciel ... l'auront tout de même trouvé sur la terre .
Pour les uns comme pour les autres, l'infinie puissance d'agir ne sera plus un idéal - en quoi l'on espère ou que l'on rejette - , mais la réalité même d'un état humain nouveau : celui de cet
être qui est fontaine de vie toujours jaillissante au centre du Jardin "